Oeuvre visuelle

La tentation de Saint-Antoine (1946) a pour thème la résistance aux diverses passions et perversités offertes sur Terre. On y voit Saint-Antoine, le père de tous les ermites, résistant aux milles tentations que lui offre le Diable. «Ce thème de l’iconographie sacré propre à la peinture occidentale» fut souvent représenté au fils des âges, particulièrement au Moyen Âge. La plupart des toiles exploitant le même thème, que ce soit le triptyque de Jérôme Bosch en 1501, la scène de genre de David Ryckaert en 1647 ou même la toile de Max Ernst  qui gagna un concours de cinéma face à l’œuvre de Dalí,  tente d’illustrer les tentations par d’horribles monstres défigurés, laids, effrayants. On y reconnaît facilement les démons de l’Église chrétienne, la présence du diable et des péchés. L’œuvre de Dalí laisse beaucoup plus de place au symbolisme et à l’imagination, malgré quelques emblèmes sans équivoque, comme les bustes de femmes nus pour indiquer la luxure.

Au lieu d’utiliser les fameux démons, Dalí choisi de représenté la tentation par un Cheval, symbole de puissance et de volupté, qui se montre agressif et menaçant, prêt à écraser Saint-Antoine d’un seul coup de sabot. Dernière l’animal, on aperçoit de mystérieux éléphants transportant des objets de forme phallique et des femmes nus. Il n’est pas étonnant que la femme soit représentée comme source de péché et de tentation, pensons ici à l’œuvre de Félicien Rops sur le même thème dans laquelle on voit une femme complètement nue attachée à une croix. Cependant le symbolisme des formes phalliques est intéressant car il suggère la participation de l’homme dans le désir sexuel, il insinue le rôle non négligeable de l’homme dans la réalisation du péché. Les longues pattes extrêmement fines des animaux ne sont pas anodines, en fait, elles «permettent d’accéder à une dimension suspendue entre ciel et terre, entre réalité et spiritualité.» De cette façon, l’artiste tente de montrer l’union profonde existante entre la religion et la vie terrestre, comme s’il existait un entre-deux monde permettant la communication entre les deux réalités. D’autres analyses suggèrent que ces longues pattes, exempts de contraintes gravitationnelles, illustre l’excitation sexuelle et l’ivresse de la jouissance.

Saint-Antoine est représenté entièrement nu, signe de vulnérabilité. Il s’appuie un rocher dans lequel on peut voir une illustration de la foi. Il semble résister de toute ses forces mais la victoire est toutefois incertaine, le crâne à ses pieds nous rappelant que la mort nous guette tous. En montrant un Saint-Antoine faible et délicat, Dalí illustre toute la précarité de la vie humaine. Seule la religion parait donner une arme à St-Antoine qui brandit son crucifix face à l’adversité.

Autre signe de l’influence de la religion dans cette toile est la présence du monastère de l’Escurial dans les hauteurs du coin droit. En situant ce site religieux espagnol, ancien symbole  du pouvoir, dans les nuages, l’artiste catalan tente de réunir l’ordre temporel et spirituel dans une union céleste du seul ordre qui tienne réellement, celui de Dieu.

Dans la version de Dalí de la tentation de Saint-Antoine, un des premiers aspects formels qui saute à l’œil du spectateur est la distribution de l’espace. Saint-Antoine est positionné en premier plan  dans le coin gauche de la scène, comme accolé au mur. Il n’occupe qu’un petit espace restreint en marge alors que dans les représentations plus habituelles de ce thème religieux, Saint-Antoine, personnage principale, est placé au centre de l’attention, pensons notamment à la gravure de Martin Schoengauer.  En deuxième plan, le Cheval imposant, et à sa suite le cortège des tentations, occupent l’espace centrale de la toile. Bien avant de voir le combat du Saint, le spectateur est absorbé dans la contemplation de ces étranges créatures. On peut y voir une tentative de Dalí de faire valoir que les tentations seront toujours plus attirantes que la résistance, la déchéance toujours plus attrayante et facile d’accès que la religion.  Finalement, on peut apercevoir au loin des silhouettes. Elles sont minuscules face à l’immensité des éléphants. On peut y voir un clin d’œil à l’humanité tout entière, si insignifiantes face au combat des grands idéaux religieux.

Dalí a choisit une palette de couleur assez terne. Beaucoup de gris, de blanc, de noir. Sur les bêtes, on remarque des structures architecturales peintes en dorée, couleur du Seigneur, de la pureté, de la lumière céleste.  Cependant, l’or est un symbole très ambivalent car on l’associe souvent à la cupidité ainsi qu’à l’avarice. On peut donc voir dans ce choix de couleur une référence à l’ambiguïté de ce monde ; parfois les choses ne sont pas telles qu’elles semblent être. Notons qu’il n’y a aucune touche de rouge dans cette toile, couleur pourtant associer à l’enfer, au diable et à tout ce qui s’en suit. Dans la toile de Mathias Grunewald, par exemple, La Tentation de Saint-Antoine (1512), le rouge et l’orangé sont très visible et donne une teinte infernale à la scène. Dans celle de Dalí, on ne peut que remarquer cette ambiance presque fade qu’il crée par l’absence de couleur tape à l’œil. La clarté du bleu peut sembler étonnante face à ces teintes ternes, mais on remarque rapidement les grands nuages sombres qui s’avancent vers lui comme s’ils tentaient de le cacher.

Au loin, un peu plus vers la droite, on peut apercevoir une tâche plus claire, jaune presque rosé, qui fait penser à un coucher de soleil. Il s’agit en effet de la source de lumière du tableau, comme on peut le déduire en observant les ombres à gauche des protagonistes. L’ensemble donne l’impression que la scène est en fait la représentation du dernier combat sur lequel le rideau va bientôt tomber pour plonger l’humanité dans la noirceur des tentations. Dalí, qui venait de renouer avec la religion, a peut-être voulu créer chez le spectateur un sentiment d’angoisse en présentant aussi incertaine la finalité du combat. En laissant soin au spectateur de s’imaginer la fin du monde, l’obscurité de l’enfer, loin de toute lumière divine, l’artiste a peut-être voulu l’inciter à combattre lui-même, à s’engager dans une quête mystique, à faire front avec Saint-Antoine pour empêcher la lumière de s’éteindre.

La composition de la toile est intéressante, notamment par l’importance qu’elle accorde aux mystérieuses créatures par rapport à la place accordée à Saint-Antoine comme expliqué plus haut. Elle est aussi particulière par le point de vue en contre-plongée abordée par Dalí. Le cheval semble au dessus du spectateur. En fait, l’ensemble du tableau semble avoir été peinturé selon le point de vue de Saint-Antoine. Cette contre-plongée entraîne le spectateur à se mettre à la place du saint homme et à comprendre qu’il est lui aussi victime de multiples tentations.

Pour conclure, cette toile est particulièrement importante dans la démarche artistique de Salvador Dalí car elle constitue son premier pas dans sa phase mystique. Dalí a donc réussit à représenter un thème classique de l’iconographie religieuse d’une façon très personnelle. Il a sut user de son imagination pour illustrer les diverses tentations de façon originale, tout en gardant un côté très académique qui lui est propre. Par divers aspects de sa toile, il permet au spectateur de se sentir individuellement impliqué dans l’histoire du saint ermite. On peut donc dire que Dalí a réussit à transmettre son tout nouvel intérêt pour une religiosité grâce à un médium déjà connu, la peinture religieuse, en gardant des caractéristiques nettement surréaliste.
Salvador+Dali+-+The+Temptation+Of+Saint+Anthony+


Source :  NICOSIA, Fiorella. Dalí, Paris, Gründ, 2010, p.104-105 (Coll. Vie d’artiste)

[ANONYME] «Description détaillée», Catalogue des Musées royaux des Beaux-Arts en Belgique, [En ligne] http://www.opac-fabritius.be/fr/F_database.htm (Page consultée le 21 novembre 2012)

CHEVALIER, Jean et Alain GHEERBRANT. Dictionnaire des symboles-mythes,rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres. «Or», Paris, Robert Laffont/Jupiter, 2008, p.705

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